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Pourquoi l’éducation artistique est la matière la plus importante que personne ne prend au sérieux

Par Charles Leon, extrait de son blog.

Un enfant entre à l’école à cinq ans, débordant de questions, de chansons et d’une envie irrépressible de dessiner. Douze ans plus tard, il en sort avec des connaissances en mathématiques, en histoire et dans bien d’autres domaines — mais souvent avec la conviction qu’il n’est pas créatif. Quelque chose s’est perdu en chemin.

L’éducation artistique pourrait bien être l’un des moyens de le retrouver.

L’art n’est pas un supplément

L’art n’est ni du coloriage, ni une récompense après les mathématiques, ni une activité destinée à occuper les élèves lorsque le « vrai » travail est terminé.

Pour Viktor Lowenfeld et W. Lambert Brittain, l’essentiel de l’éducation artistique n’est pas le produit final, mais le processus de création : la rencontre de l’enfant avec la matière, les choix qu’il fait, les problèmes qu’il résout et les émotions qu’il exprime. L’art est donc un moyen fondamental par lequel les enfants comprennent et donnent du sens à leur expérience.

Les recherches de Susan Magsamen et Ivy Ross dans Your Brain on Art apportent une dimension neurologique à cette idée. L’engagement créatif active les voies neuronales, réduit le stress et stimule les circuits émotionnels. Même une activité artistique relativement courte peut faire baisser le cortisol, indépendamment du niveau artistique de l’enfant. Le cerveau ne se préoccupe pas de savoir si le résultat est un chef-d’œuvre : il répond à l’acte de créer.

L’art développe l’enfant dans sa globalité

Un jeune enfant ne dessine pas nécessairement ce qu’il voit ; il dessine ce qu’il sait et comprend. Pour Lowenfeld, les différentes étapes du développement artistique reflètent simultanément le développement social, émotionnel, perceptif, intellectuel, esthétique et créatif de l’enfant.

Un simple gribouillage n’est donc pas « sans intérêt » : c’est l’enfant qui découvre que son corps peut laisser une trace dans le monde. Une représentation apparemment maladroite est souvent une forme de pensée symbolique.

C’est pourquoi l’imposition de notions adultes du « bon dessin » ou du « bon art » peut être dommageable. Corriger systématiquement l’expression personnelle d’un enfant peut affaiblir sa confiance et entraver son développement créatif.

Les expériences artistiques précoces sont également associées à une meilleure capacité à résoudre des problèmes, à une intelligence émotionnelle plus développée, à davantage de confiance en soi et à une plus grande résilience. L’art ne se contente pas de décorer l’enfance : il contribue à la construire.

Apprendre avec tous les sens

Nous sommes des êtres physiques et sensoriels. Nous n’apprenons pas uniquement en restant assis et en écoutant. Nous apprenons par le toucher, le son, le mouvement, l’odorat et la vue.

Lowenfeld l’avait compris : l’engagement sensoriel n’est pas simplement une aide à l’apprentissage — il fait partie de l’apprentissage lui-même.

Magsamen et Ross montrent que les expériences artistiques mobilisent plusieurs sens, renforcent la mémoire et influencent même nos réactions au stress et nos émotions. Ce que nous voyons, entendons, touchons et ressentons n’est pas simplement le décor de notre expérience : cela constitue l’expérience elle-même.

Une éducation qui privilégie exclusivement le cognitif au détriment des sens va donc à l’encontre du fonctionnement naturel du cerveau. Comme le disait Ken Robinson, « le corps n’est pas simplement un moyen de transport pour la tête ».

L’art permet aux enfants de découvrir qui ils sont

L’art est aussi un moyen essentiel d’expression de soi et de construction de l’identité.

Lowenfeld parlait de self-identification : la capacité de l’enfant à se reconnaître dans ce qu’il crée, à y exprimer son expérience et à donner forme à des émotions pour lesquelles il ne possède pas encore les mots.

Les arts permettent ainsi aux enfants d’exprimer leurs joies, leurs peurs, leurs frustrations et leurs questionnements. Ils développent également l’autorégulation, la conscience de soi et les compétences métacognitives — la capacité à réfléchir à sa propre pensée.

L’art est donc bien plus qu’un moyen de produire quelque chose de « joli ». C’est un langage humain fondamental, qui permet de communiquer lorsque les mots ne suffisent pas.

L’art est également essentiel à la société

L’argument en faveur de l’éducation artistique ne concerne pas seulement le bien-être ou la réussite de chaque enfant. Pour Lowenfeld et Brittain, le développement créatif et intellectuel constitue le fondement même d’une éducation digne de ce nom — et d’une société capable de faire face à l’avenir.

Les arts permettent aux cultures de se comprendre elles-mêmes. Ils offrent un espace où l’on peut exprimer les valeurs, le chagrin, les conflits, les espoirs et les possibilités.

Apprendre aux enfants à dessiner, peindre, sculpter, chanter, danser, écrire et créer développe aussi des compétences essentielles à la vie collective : écouter, comprendre le point de vue de l’autre, collaborer et travailler avec plutôt que contre les autres.

Ce ne sont pas des compétences secondaires. Ce sont les compétences dont dépendent les sociétés.

Pourquoi avons-nous oublié l’importance de la créativité ?

Sir Ken Robinson résumait le problème ainsi :

« Nous ne devenons pas créatifs en grandissant ; nous perdons notre créativité en grandissant. Ou plutôt, nous sommes éduqués de manière à la perdre. »

Selon Robinson, les écoles ont trop souvent été conçues pour produire de bons travailleurs plutôt que des penseurs créatifs. De nombreux enfants passent douze années dans un système qui valorise certaines formes d’intelligence tout en laissant entendre que d’autres — artistiques, imaginatives, intuitives — sont moins importantes.

Ils peuvent alors sortir de l’école convaincus qu’ils ne sont pas créatifs, simplement parce que leur créativité n’a jamais été reconnue ou valorisée.

Pour Magsamen et Ross, les recherches scientifiques montrent pourtant que la créativité n’est pas un luxe. Elle est profondément liée au fonctionnement humain et au bien-être.

À quoi sert réellement l’éducation ?

La question fondamentale est donc : à quoi sert l’éducation ?

Pour Robinson, il s’agit d’éduquer l’être humain dans sa globalité afin de lui donner les capacités nécessaires pour affronter un avenir que nous ne pouvons pas prévoir.

L’éducation ne devrait pas être une préparation aux examens. Elle devrait être une préparation à la vie.

Et la vie exige précisément ce que les arts développent : imagination, sensibilité, capacité à résoudre des problèmes, expression de soi, collaboration, adaptation et capacité à créer quelque chose à partir de ce que l’on a.

Les premiers humains qui ont laissé des traces artistiques dans les grottes, il y a des dizaines de milliers d’années, ne créaient pas parce qu’ils avaient terminé leurs autres matières scolaires. Ils créaient parce que créer fait partie de ce que signifie être humain. C’est une manière de penser, de ressentir et de communiquer.

La question que nos écoles doivent donc se poser n’est pas de savoir si les enfants devraient être créatifs.

Ils le sont déjà.

La véritable question est de savoir si nous aurons la sagesse — et le courage — de construire une éducation qui préserve et développe cette créativité au lieu de les en déposséder.