post-thumb

Une dépendance précoce à l’IA peut réduire les occasions pour les enfants de développer les compétences cognitives et sociales essentielles dont ils ont besoin

Marcia Banks, ancienne enseignante et directrice adjointe d’école à la retraite, directrice de l’association Odyssey of the Mind pour la Suisse et coach Odyssey of the Mind

Une récente conversation en ligne avec Abigail Norfleet James, docteure en psychologie de l’éducation, m’a amenée à me poser une question fondamentale : introduisons-nous l’intelligence artificielle dans l’éducation des enfants avant qu’ils aient acquis les compétences et les dispositions nécessaires pour penser de manière autonome ? Utiliser la technologie pour accomplir une tâche que nous maîtrisons déjà est très différent de l’utiliser pour remplacer les expériences qui nous permettent justement d’acquérir cette compétence.

Cette distinction est importante, car apprendre demande des efforts et parfois de véritables difficultés à surmonter, avec un accompagnement approprié de la part des enseignants. C’est précisément dans ce processus, lorsqu’un enfant cherche à comprendre, que se construisent des apprentissages essentiels. Il mobilise ses connaissances antérieures, envisage différentes possibilités, teste ses idées, s’exerce et décide comment réagir lorsque quelque chose ne fonctionne pas. Même si ces efforts peuvent ralentir les progrès immédiats, ils renforcent la compréhension et contribuent aux apprentissages à long terme.

Que se passe-t-il lorsque l’IA supprime ces difficultés avant même que l’enfant ait pu bénéficier des apprentissages qu’elles rendent possibles ?

Le risque est que l’IA permette aux enfants, dès les premières années de scolarité et jusqu’à l’adolescence, de contourner les processus mentaux grâce auxquels ils développent des compétences cognitives et sociales essentielles. Les apprentissages fondamentaux constituent la base sur laquelle se construisent des capacités de raisonnement plus complexes. Les enfants doivent continuer à apprendre à effectuer des calculs à la main, même s’ils disposent facilement de calculatrices, car la compréhension des principes mathématiques est indispensable à un raisonnement plus élaboré. De même, apprendre à programmer développe la logique, la capacité à décomposer un problème en étapes et l’aptitude à relever des défis complexes, même si l’IA réalise désormais une part croissante des tâches de programmation.

Un principe plus général se dégage : les enfants doivent développer certaines habitudes de pensée essentielles avant de s’appuyer sur la technologie pour effectuer ces opérations mentales à leur place.

Le développement du cerveau à l’adolescence mérite une attention particulière.

À l’adolescence, le cerveau connaît d’importantes transformations, ses différents systèmes interconnectés évoluant selon des rythmes distincts. Les réseaux neuronaux impliqués dans la planification, l’autorégulation, l’évaluation des conséquences et la prise de décision autonome continuent de se développer et de gagner en efficacité, tandis que les systèmes liés aux émotions, à la motivation et à la récompense sont particulièrement réactifs. Cela contribue à expliquer pourquoi les adolescents peuvent être particulièrement sensibles aux récompenses immédiates, à la nouveauté et à l’approbation sociale, alors même que leur capacité à exercer un jugement indépendant est encore en développement.

Considérons maintenant ce qui se passe lorsque l’IA intervient dans les apprentissages durant cette période importante du développement cérébral. Si elle fournit des réponses immédiates et réduit la nécessité de réfléchir, d’expérimenter et de prendre des décisions par soi-même, les enfants risquent-ils de manquer des occasions d’exercer et de renforcer ces capacités en développement ?

Nous ne connaissons pas encore les conséquences neurologiques à long terme d’une utilisation intensive de l’IA pendant l’enfance et l’adolescence. Nous avons néanmoins de bonnes raisons de préserver les expériences qui favorisent un développement cognitif sain.

Que se passe-t-il lorsque les enfants n’ont plus besoin de surmonter des difficultés ou de faire face à l’échec ?

Apprendre à persévérer face aux difficultés ne renforce pas seulement les capacités cognitives. Cela aide également les enfants à développer leur résilience, leur souplesse d’esprit et leur confiance en leurs propres capacités. Il ne s’agit donc pas uniquement de réussite scolaire, mais aussi de développer des attitudes et des dispositions dont ils auront besoin tout au long de leur vie.

Si l’IA peut fournir des solutions immédiates, elle risque de réduire les occasions pour les enfants d’affronter et de surmonter eux-mêmes les difficultés.

Pourtant, l’IA peut aussi leur apporter une aide qui les encourage à poursuivre leur réflexion. La distinction essentielle réside donc entre une assistance qui soutient le processus d’apprentissage et une assistance qui s’y substitue.

Qu’advient-il de la pensée originale ?

La volonté de chercher, d’expérimenter et de persévérer dans l’incertitude est également au cœur de la créativité. Les idées originales apparaissent rarement toutes faites. Elles se construisent lorsque les enfants explorent différentes possibilités, établissent des liens inattendus et découvrent ce qui fonctionne ou non.

Les défis ouverts, qui n’admettent pas une seule bonne réponse, offrent précisément ces occasions. Les enfants doivent imaginer des possibilités, évaluer différentes solutions, tenir compte de contraintes et revoir les idées qui ne fonctionnent pas. Ils découvrent ainsi non seulement comment résoudre des problèmes, mais aussi que leurs propres idées méritent d’être explorées.

Certes, l’IA peut générer des histoires, des illustrations, des créations et des solutions possibles. Utilisées avec discernement, ces possibilités peuvent stimuler l’imagination. Mais lorsque l’IA propose des idées avant même que les enfants aient essayé d’en développer eux-mêmes, une partie essentielle du processus créatif risque d’être contournée.

Négligeons-nous le développement social et émotionnel ?

Tout comme la créativité se développe par l’exploration et l’expérimentation, la pensée des enfants se construit également au contact des autres. Les échanges, les désaccords, la résolution collective de problèmes et les expériences partagées les amènent à écouter, à expliquer leur raisonnement, à considérer différents points de vue et à négocier des solutions.

Ces expériences contribuent aussi à leur développement émotionnel. Les enfants apprennent à reconnaître les émotions d’autrui, à interpréter les expressions du visage et le langage corporel, à faire preuve d’empathie et à gérer les frustrations qui surviennent naturellement lorsqu’on travaille ensemble.

Nous devons donc nous demander si une dépendance croissante à l’IA et un temps d’écran excessif risquent de prendre la place de certaines interactions en face à face, du jeu libre et des expériences partagées grâce auxquelles se développent ces compétences sociales essentielles.

Au-delà de son rôle dans les apprentissages scolaires, l’IA devient également, pour certains jeunes, une source de compagnie et de soutien émotionnel. Cette évolution soulève d’autres questions liées au développement, que j’ai abordées dans un précédent article, <em>Les chatbots d’IA et la santé mentale des adolescents</em>.

Quelles pourraient être les conséquences pour les adultes que ces enfants deviendront ?

Les habitudes que les enfants acquièrent durant leurs premières années et leur adolescence influencent leur manière d’aborder les difficultés, les relations et les décisions tout au long de leur vie.

Si les enfants prennent l’habitude de compter sur l’IA pour générer des idées, évaluer des informations et prendre des décisions, développeront-ils la confiance et l’indépendance intellectuelle nécessaires pour remettre en question les réponses qui leur sont proposées ? Une dépendance répétée à l’IA pourrait-elle contribuer à former des adultes moins à l’aise face à l’incertitude, moins enclins à remettre en question leurs présupposés ou moins confiants dans leur capacité à résoudre des problèmes nouveaux ?

Nous ne disposons pas encore de suffisamment de recherches à long terme pour répondre à ces questions. Il serait prématuré d’affirmer que l’IA entraînera nécessairement de telles conséquences. Néanmoins, l’absence de preuves concluantes de ses effets négatifs ne devrait pas nous empêcher de nous interroger sur les expériences de développement qui risquent d’être réduites ou remplacées.

Quels sont les avantages de l’IA dans l’enseignement préscolaire, primaire et secondaire I ?

Reconnaître ces préoccupations liées au développement ne signifie pas rejeter l’IA dans l’éducation. Le défi consiste à déterminer dans quelles situations elle peut réellement soutenir les apprentissages sans remplacer les expériences grâce auxquelles les enfants acquièrent des compétences essentielles.

Utilisée de manière appropriée, l’IA peut contribuer à améliorer les apprentissages et apporter un soutien précieux aux enseignants comme aux élèves.

Pour les enseignants, elle peut faciliter la différenciation pédagogique, l’adaptation des explications, la préparation de matériel didactique et la recherche d’approches alternatives pour les élèves ayant besoin d’un accompagnement particulier. Elle peut les aider à répondre à la diversité des besoins au sein d’une classe, tout en leur laissant l’entière responsabilité de l’enseignement, de l’évaluation et des décisions pédagogiques.

L’IA peut être particulièrement utile aux enfants présentant des besoins d’apprentissage spécifiques, notamment en proposant des supports accessibles, des outils de transcription de la parole en texte, une assistance linguistique ou des occasions de s’exercer à leur propre rythme.

Pour les plus jeunes, des activités intégrant l’IA, soigneusement conçues et encadrées par des adultes, peuvent soutenir le développement du langage, la création d’histoires, la curiosité et l’exploration. Ces expériences devraient toutefois compléter, et non remplacer, les apprentissages concrets, le jeu imaginatif, la lecture et les interactions avec les adultes et les autres enfants.

Pour les élèves plus âgés, l’IA peut aider à approfondir une recherche d’idées après qu’ils ont exploré leurs propres pistes, à créer, organiser, résumer et synthétiser des informations, ainsi qu’à trouver des ressources et des pistes de solution face à des problèmes complexes. Dans ces conditions, l’IA peut devenir un outil qui prolonge la réflexion plutôt que de s’y substituer.

Cependant, pour que l’IA puisse véritablement enrichir la réflexion sans la remplacer, les élèves doivent aussi en comprendre les limites. C’est pourquoi une éducation à l’intelligence artificielle est essentielle. Les enfants doivent savoir que les informations générées par l’IA peuvent être inexactes, trompeuses ou biaisées. Ils doivent apprendre à questionner ses réponses, à vérifier les informations et à comprendre qu’un discours convaincant ne constitue pas nécessairement une preuve de véracité.

Il existe un autre danger, plus subtil. L’IA peut produire des explications convaincantes alors même que les informations fournies sont inexactes, voire entièrement inventées : c’est ce que l’on appelle une « hallucination ». Bien que certains systèmes d’IA puissent être conçus pour vérifier les informations à l’aide de sources externes, l’assurance avec laquelle ils formulent leurs réponses ne garantit en rien leur exactitude. Ils n’exercent pas un jugement humain et ne comprennent pas la vérité comme le font les êtres humains. Il est donc particulièrement important que les enfants développent les connaissances et l’esprit critique nécessaires pour évaluer les informations générées par l’IA plutôt que de simplement les accepter.

Les préoccupations liées à une dépendance excessive à l’IA ne se limitent plus à la recherche en éducation. Dans un article publié en octobre 2026 dans <em>The New York Times</em>, la journaliste Yan Zhuang décrit comment la Chine, malgré sa volonté de promouvoir activement l’intelligence artificielle, commence à faire face aux conséquences de son utilisation excessive. Des cas de personnes ayant suivi des conseils inexacts générés par l’IA ont suscité des appels à renforcer la compréhension de cette technologie et l’esprit critique.

La leçon pour l’éducation est particulièrement pertinente : savoir utiliser l’IA ne signifie pas savoir la remettre en question. Les enfants doivent développer les connaissances, les capacités de raisonnement et la confiance nécessaires pour évaluer les informations avant de prendre l’habitude d’accepter des réponses toutes faites.

Quelle est notre responsabilité en tant qu’enseignants et parents ?

Les enseignants et les parents doivent veiller à ce que les enfants développent les capacités intellectuelles et émotionnelles qui leur permettront d’utiliser l’IA avec discernement, esprit critique et autonomie. Les enseignants disposent des compétences pédagogiques nécessaires pour intégrer l’IA de manière appropriée, tout en veillant à ce que son utilisation ne se substitue pas aux processus indispensables à l’acquisition des apprentissages fondamentaux.

Un travail final impressionnant ne constitue pas nécessairement la preuve d’un apprentissage réel. Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce que l’enfant produit, mais aussi la réflexion, l’exploration et la compréhension qui ont permis d’y parvenir.

La question n’est pas de savoir si l’IA a sa place dans l’éducation, mais comment et à quel moment elle devrait être introduite. Nous devons veiller à ce que son utilisation renforce, plutôt qu’elle ne contourne, les processus cognitifs, créatifs et sociaux grâce auxquels les enfants apprennent et se développent. Cela exige des choix réfléchis quant aux situations dans lesquelles l’IA peut soutenir les apprentissages et celles où les enfants doivent avoir la possibilité de réfléchir, de chercher, de se confronter aux difficultés, de questionner et de découvrir par eux-mêmes.

Avant de nous demander ce que l’IA peut faire pour les enfants, demandons-nous ce que les enfants doivent apprendre à faire par eux-mêmes.

Remerciements

Cet article est né d’une récente conversation en ligne avec Abigail Norfleet James, docteure en psychologie de l’éducation, consultante spécialisée dans les différences liées au genre en éducation, auteure et conférencière. Ses réflexions sur le développement du cerveau à l’adolescence, l’importance de l’apprentissage actif et les conséquences possibles du recours à la technologie pour accomplir des tâches cognitives m’ont amenée à approfondir ces questions sur la place de l’IA dans l’éducation. Je lui suis reconnaissante d’avoir contribué à nourrir une réflexion qui mérite toute l’attention des enseignants et des parents.

Sources

Zara Abrams. « What AI is doing to young brains: Psychologists are untangling how AI use may shape the next generation », Monitor on Psychology, American Psychological Association, septembre 2026, p. 28.
https://www.apa.org/monitor/2026/09/ai-brain-development-youth

American Psychological Association. Artificial intelligence and adolescent well-being, avis de santé.
https://www.apa.org/topics/artificial-intelligence-machine-learning/health-advisory-ai-adolescent-well-being

Yan Zhuang. « China’s push into A.I. has led to a problem: Too much usage », The New York Times, 2 octobre 2026.
https://www.nytimes.com/2026/10/02/world/asia/china-ai-overuse.html